F comme frayeur

Publié le par Annie

F comme frayeur

Dans la vie normale, mon père était connu comme un homme sympathique, convivial, qui ne cherchait pas d'histoires. Mais il avait des idées bien arrêtées. Il avait participé aux grèves de 1936, était syndiqué au syndicat du livre, en qualité d'imprimeur. Il était pour la liberté de la presse. C'était un homme courageux.

Le fait d'être prisonnier des Allemands l'humiliait et le rendait fou de rage. C'est ainsi qu'il refusait de travailler, traînait et s'arrangeait pour ne pas produire grand chose. Cependant, avec beaucoup d'humilité, il nous racontait qu'il avait eu souvent très peur pendant la guerre. Peur des bombardements, peur des nazis et aussi des hommes qui encadraient les kommandos, qui n'étaient pas forcément justes avec les prisonniers et profitaient de leur misère. Peur aussi des conséquences de cette guerre qui ne disait pas son nom... Peur pour nous qui étions en France...

Alors, quand il est revenu, il faisait des cauchemars affreux.

Il en faisait un, récurrent. Et chaque fois, il hurlait dans son sommeil, tremblait de tout son être, transpirait et gigotait dans le lit...

Maman alors essayait de le réveiller doucement... Il se levait pantelant, tremblant et hagard Alors, en pleurant, il disait : "j'ai refait ce rêve qui revient sans cesse"... "Je me relève de la terre qui m'étouffe et j'essaie de récupérer ma tête qui a roulée, je la ramasse et la mets sous mon bras pour courir plus vite ! C'est horrible !"

A cette époque, mes parents habitait Vanves. A la fin de leur vie, ils ont habité Saint-Denis.

Longtemps, nous n'avons pas ri de ce vilain rêve. Et puis, un jour nous avons blagué en lui disant qu'il avait fait comme Saint-Denis !

Cela ne lui a pas plu du tout !

F comme frayeur

Publié dans Challenge 2016

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Guillaume 08/06/2016 20:55

Histoire empreinte d'émotion et très intense... Je crois qu'on n'arrivera jamais à se rendre compte des horreurs de la guerre, et tant mieux mais c'est essentiel d'avoir des témoignages comme celui-ci pour ne jamais oublier. Merci pour ce billet.
Guillaume

Briqueloup 08/06/2016 15:47

C'est le stress post traumatique des soldats qu'il ne faut pas taire : des cauchemars à perpétuité. Et que son épouse partage sans toujours bien comprendre car c'est incommunicable.

Mélanie 07/06/2016 20:48

Dans l'histoire chrétienne c'est assez courant, en fait, de se promener avec sa tête dans ses mains. Phénomène surtout réservé aux saints, bien sûr. Cela porte un nom même : la "céphalophorie ambulante" (de cephalos la tête, phoros porter et ambulante parce qu'en général le saint se déplace). Expression à replacer entre la poire et le fromage pour faire son petit effet. Après, faire ça dans un rêve, au niveau psychologique, je ne sais pas ce que cela signifie; mais je comprends que cela pouvait être effrayant...
Mélanie - Murmures d'ancêtres